"Et la perspective n’aurait été que le moment où, grâce à l’Europe, l’art rejoignait l’Art, le fait son essence, la chose se majuscule ? A cela Panofsky opposait une idée simple : l’invention de la perspective n’est pas due à un progrès technique qui aurait permis la réalisation d’un projet aussi ancien que l’art, mais elle suppose plutôt un changement fondamental dans le problème même posé à l’art, et, plus généralement encore, dans la représentation que les hommes se font de l’univers. Au fond ce n’est pas au même monde que les inventeurs de la perspective et leurs ancêtres veulent arracher ses semblants. Du moins ce n’est pas le même monde en pensée. Car ce n’était pas le moindre intérêt de la thèse de Panofsky que de suggérer que c’est parce que les hommes pensent leur monde sans cesse autrement, qu’ils inventent des techniques toujours nouvelles pour en donner des images. Comme si l’on ne pouvait renouveler les manière de décoller du réel cette mince pellicule qu’est l’image qu’à la condition d’avoir une idée très abstraite sur la nature même de ce réel, et que les techniques de la représentation entretenaient une solidarité énigmatique mais profonde avec les conceptions philosophiques du monde.
Un peu de la même manière donc que Gaston Bachelard plus ou moins à la même époque en France, soutenait que la science n’était pas tant le progrès linéaire d’une conquête de plus en plus complète et exacte d’informations sur une réalité depuis toujours disposée devant nos yeux, mais au contraire un travail sans cesse renouvelé de construction d’une réalité objective qui oblige à s’arracher à nos perceptions ordinaires.
Ce que Brunelleschi a inventé, ce n’est pas une manière enfin rationnelle, géométrique et incontestable de régler le problème de la reproduction illusionniste de nos perceptions du monde, mais une manière de poser expérimentalement la question des rapports entre représentation et position dans l’espace. Il a noué les différents éléments du drame de la formation des images de sorte à ce qu’on puisse les manipuler, les faire jouer les uns relativement aux autres et éprouver en quelque sorte leur efficacité en les rapportant aux opérations par lesquelles nous obtenons tel ou tel effet."
(Patrice Maniglier - La perspective du diable)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire