« Le feu était installé au centre même du canot, dans un brasero de pierre. La roche évidée dont celui-ci était fait s’appelait wullaillu (pierre des parents) et ne se rencontrait que sur un ilot désolé de l’immense archipel fuégien, dont la position, tenue secrète, était révélée à l’apprenti lors d’une cérémonie initiatique qui avait lieu durant les funérailles du maître du feu et, ordinairement, au plus fort de l’hiver. Les anciens de la tribu veillaient sur le feu du défunt, cependant que le jeune apprenti, seul dans son embarcation, s’enfonçait dans le labyrinthe d’îles et de canaux avec une nervosité compréhensible : étant véritablement amphibie comme tout Yaghan, il ne redoutait pas tant la férocité des eaux que l’imbroglio d’un trajet qui, s’il trainait en longueur, provoquerait la mort par congélation. En outre, à la fatigue d’un navigation à la rame s’ajoutait celle due à l’extraction de l’étrange pierre grise dont le filon, exploité par maintes générations de gardiens du feu, était à peine visible au fond d’une caverne où rampaient toutes sortes de bêtes et bestions. Une fois arraché le bloc qui jusqu’à son dernier jour ne le quitterait pas, le jeune homme buvait une infusion de plantes narcotiques-absorbant la dose requise pour sombrer dans un sommeil dont il ne sortirait qu’au petit matin. Pendant la nuit alors que sa tête reposait sur sa pierre et que vingt loups flairaient ses paupières palpitantes, il avait une vision au cours de laquelle lui était révélé le nom qui serait désormais le sien, et qu’emploierait la tribu pour marquer sa place au sein de la lignée sacrée.
Si tout se passait bien, le jeune homme parvenait en vue de la plage au milieu du jour, à l’instant où le cadavre du vieux maître, entouré de pleureuses, était placé sur le bûcher funèbre. Le jeune homme prenait terre dans un nuage de fumée ; exhibait à l’assistance éplorée son morceau de Wullaillu, déclarait son nouveau nom au sorcier de la tribu, lequel, après l’avoir crié à quatre reprises, à savoir vers chaque zone du ciel, versait le feu du défunt sur la pierre nouvelle qui seulement au fil des ans acquerrait sa concavité distinctive. C’est pourquoi remarque le pasteur Whirling, la fonction du gardien du feu se révélait si difficile les premières années : à chaque coup de roulis les braises glissaient et menaçaient de se répandre, si bien que le gardien du feu devait souvent emprisonner le foyer entre ses mains et ses jambes, voire lorsque la tempête l’obligeait à empoigner des avirons, agrouper les tisons avec les dents. Aussi disait-on que chaque gardien du feu portait la chronique de ses jours tatouée dans sa chair, chiffrée dans ses cendres. »
(Leopold Brizuela / Le plaisir de la captive )
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