« Dans les jours fastes de l’hiver, les poissons tombent dru sur le gardien du feu, à l’image des feuilles mortes se détachant de l’arbre de Dieu, et les rameurs s’esclaffent, et les femmes chantent au rythme des coups de queues des poissons agonisants, et là-bas sur la côte tout à coup jaillissent de grandes flammes annonçant la nuit des célébrations, mais le vigilant gardien du feu n’a point de regard pour elles ; incliné sur le feu plus chétif que jamais, sujet aux mêmes alarmes qu’un banc de poissons qui, passant sous la quille, voit soudain béer les filets, il prie pour que son feu vive plus longtemps que cette liesse absurde, pour que l’insatiabilité ne prolonge pas indûment le voyage. Ayant touché le rivage les rameurs se reposent, se fondent allègrement dans le cercle formé à l’entour du grand feu : on se remet ainsi de la solitude des voyages, on relate et on écoute les événements, on trouve femme. Seul le gardien du feu est absent de la fête, parcourant les plages, les dunes, la forêt, faisant sa provision de bois pour le lendemain.
Déjà cuisent les poissons, enfilés dans de longues broches. Les anciens chantent les prouesses des héros, hommes et femmes patientent en caressant les chiens, les enfants contemplent effarés la nourriture fumante come si d’un moment à l’autre ils allaient à avoir à manger Dieu lui-même, et il semble, que nul ne se rappelle ou ne regrette le gardien du feu.
Dans ses allées et venues le long de la côte, le gardien du feu est toujours accompagné d’un chien.
Les gardiens du feu, semblent appartenir à une race différente. Les cheveux taillés ras, les paupières glabres, les pupilles enflammées ; la poitrine concave et crouteuse autant que la voute d’un fourneau ; les mains et les jambes crochues et brûlées, tout cela fait de lui une espèce de tison qui soudain se dresse et se met à marcher.
Continûment penché vers la braise, ou vers le sol quand il cherche du bois, le gardien du feu sait peut-être qu’autour de lui se succèdent les calamités, les guerres, les naufrages, les disettes, mais il s’offre le luxe de les ignorer, phénoménalement dégagé de toute responsabilité, confiant que le moment venu il y aura toujours, avec cette immutabilité caractérisant la liturgie, un dévot qui lui tendra sa moule fumée, son bol bien chaud de sang de cormoran. »
(Leopold Brizuela / Le plaisir de la captive)
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