mercredi 29 février 2012

Mal conçu

"Bon c’est tout pour ce qui est de la méthodologie. Ensuite il y a une question totalement distincte : quelle est la nature de l’objet étudié ? Par exemple, la division cellulaire est elle un fouillis innommable, ou est-ce un processus qui suit des lois physiques très simples et qui ne requiert aucune instruction génétique, parce que c’est ainsi que la physique fonctionne ? Est-ce que des choses se divisent en formant des sphères pour satisfaire des exigences de moindre énergie ? Si c’était le cas, ce serait une sorte de perfection : un processus biologique complexe qui fonctionnerait comme il le fait en vertu des lois de la physique fondamentale. Quel beau processus ! D’un autre côté nous acons le développement d’un certain organe. Il y a un cas fameux, celui de la colonne vertébrale humaine qui, comme chacun sait d’après son expérience personnelle, est mal agencée ; cela a l’air d’être du mauvais travail, c’est peut-être le meilleur travail qui a pu être exécuté dans des circonstances compliquées, mais ce n’est pas du bon travail. En fait, avec les développements de la technologie humaine, on trouve des façons de faire des choses que la nature n’a pas su trouver ; à l’inverse, on ne peut pas faire des choses que la nature a trouvées. Comme par exemple une chose aussi simple que l’usage des métaux. Nous utilisons tout le temps des métaux ; la nature ne les utilise pas pour la structure des organismes. Il y a abondance de métaux à la surface de la Terre, mais les organismes ne sont pas faits de métaux. Les métaux ont de très bonnes propriétés pour la construction, c’est pourquoi les gens les utilisent ; mais, pour une raison quelconque l’évolution n’a pas su franchir ce cap. Il existe d’autres cas semblables. Il existe un cas qui n’est pas du tout compris et qu’on commence à peine à étudier : le fait que les systèmes visuels et photosensibles de tous les organismes connus, des plantes aux mammifères, n’accèdent qu’à une certaine partie de l’énergie solaire et qu’en fait la partie la plus riche de cette énergie n’est pas utilisée par les organismes : la lumière infrarouge. C’est curieux car être capable d’utiliser cette énergie serait autrement adaptatif, et la technologie humaine peut le faire (grâce à des détecteurs infrarouges) ; mais encore une fois, l’évolution n’a pas pris ce chemin et il est intéressant de se demander pourquoi. Il n’y a pour le moment que des spéculations : l’une d’entre-elles est qu’il existe tout simplement aucune molécule dans notre environnement capable de convertir cette partie de spectre lumineux en énergie chimique ; c’est pourquoi l’évolution n’a pas pu tomber par hasard sur cette molécule, comme elle l’a fait pour ce qu’on appelle la lumière visible. C’est peut-être la solution. Mais si c’est le cas, l’œil est, en un sens, bien conçu et, à d’autres égards, il est mal conçu. Il existe beaucoup d’autres cas de ce genre. Par exemple, le fait que nous n’ayons pas d’œil derrière la tête est un défaut de conception : nous serions nettement mieux adaptés si nous en avions un, car nous pourrions voir lorsqu’un tigre à dents de sabre est à nos trousses."


(Noam Chomsky - Sur la nature et le langage)


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