mardi 28 février 2012

L'innovation de Taylor

«L’innovation de Taylor « c’est d’étendre aux gestes de l’homme les mêmes soucis de précision et d’économie que dans l’usage de la machine. A tout travail doivent répondre certains mouvements particulièrement bien adaptés et qu’il s’agit de reconnaitre, de sélectionner, d’enseigner, d’imposer. » Au lieu de laisser l’homme agir, écrit-il, ce système d’organisation « dissocie son activité en ne lui demandant qu’un certain geste artificiel ou une vigilance uniforme et sans gestes ». En un certain sens Taylor ne demande pas trop au travailleur, mais trop peu. En choisissant le mouvement qui réclame de sa part le moins d’entremise, on prive l’homme de son initiative. Or « l’amputer de son initiative pendant sa journée de travail, pendant ses huit ou dix heures de travail, aboutit à l’effort le plus dissociant, le plus fatiguant, le plus épuisant qui se puisse trouver ». L’effort n’est pas seulement celui que cet homme fait pour suive la cadence. C’est également celui qu’il doit consentir pour refouler sa propre activité. Finalement on exige de lui un sacrifice qui « l’ampute d’une grande partie de ses disponibilités, qui laisse dans le silence toute une série d’activités nécessaires, de mouvements qui sont nécessaires parce qu’ils font un tout en quelque sorte organique avec les gestes exigés. On condamne l’homme à une immobilité qui est une tension continue. Or cette tension qui ne peut se dépenser en mouvements entraine des « troubles », des dissociations qui détraquent la machine humaine. » Mais Wallon n’en reste pas là. Car le silence taylorien qui recouvre les gestes humains n’abolit pas pour autant l’activité de celui qui travaille. Certes on cherche à la mettre entre parenthèse au prix souvent de la mettre « en souffrance » en pratiquant l’élimination des sujets réfractaires au dressage convenu. Mais même la sélection professionnelle laisse ceux qui ont triomphé du tri se débattre avec cette part d’eux-mêmes, trop grande pour l’exercice de leur fonction. Malgré tout, les hommes ne « rentrent » pas dans la tâche. Les ressorts de l’activité sont laissés vacants et du coup, ce qu’il y a de finalement irréductible dans le « facteur humain », à savoir « la solidarité de l’être entier avec l’effort exigé de lui », n’en est devenu que plus apparent. C’est ce qui fait dire à Wallon que « la recherche du plus grand rendement ramène l’attention de la production sur le producteur ». Et il ajoute : « Par une sorte de choc en retour, la tentative de l’industriel pour façonner son matériel humain démontre que ce matériel aussi a ses lois. » La fusion imaginaire de l’homme et de la machine débouche paradoxalement sur l’impossible identification du sujet aux actes qu’on lui prescrit. En heurtant les lois qui règlent l’activité de l’homme, provoquant mille mécomptes des plus graves, « le taylorisme », écrit Wallon, a fait sortir de leur silence des nécessités qui s’ignoraient elles-mêmes. Il a finalement contribué à imposer ce qu’il tendait à méconnaître ou à supprimer. » Car comme l’activité s’est vue artificiellement réduite par le taylorisme à un dressage opératoire, la subjectivité se voit aujourd’hui confondue avec l’attachement à l’entreprise. La « disponibilité » fait partie des compétences comme la motivation est devenue un comportement exigible mais comme l’activité, la subjectivité a ses lois qu’on ne contourne pas sans dommage."

(H. Wallon in Yves Clot - Le travail sans l’homme)

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