Passage de l’An
Il n’y a pas grand-chose qui se termine, je ne vais, en principe, pas mourir dans la nuit, mais on m’a habitué sans m’armer à ce basculement de l’an, on m’a dit sans le dire qu’il fallait le redouter, qu’il débouchait s’il débouche, sur autre chose, un objet différent, attendu, en somme, une promesse…, je traverse à l’heure qu’il est…, dix sept heures est l’heure qui semble stagner j’habite cette heure, je souhaite qu’elle stagne un moment encore, entre le jour finissant et la nuit…, je traverse au ralenti un environnement à peine matérialisé, lui-même saisi par un temps stagnant…, un village, ce village, quelques magasins déserts mais normalement lumineux pour la période, forment des taches, et je le souligne, tant attendues, elles, ces taches lumineuses et chaudes forment sont se présentent s’offrent comme des taches de joie à travers le brouillard qui épaissit et envahit ce village que je deviens moi-même, l’enlace comme il m’enlace, le force à la disparition à court terme comme il pourrait le faire de moi-même…, des taches joyeuses si cela est possible oui c’est possible allons vers elles, afin d’ignorer cette immensité cette menace, là derrière, ce qui se profile sans forme…, je n’ai qu’un second souhait équivalant grandement au premier, ne pas arrêter de marcher en regardant comme je le fais toujours, ne pas arrêter de rouler et de voir et de traverser de nombreux villages plus ou moins conséquents, une infinité de villages tous identiques finalement…, j’imagine la traversée de ces villages partie prenante d’une carte du monde constituée de villages, la route va de villages à traverser en villages…, répétitions donc et scènes, des doubles, des imitations de villages à peine esquissées, sans arrières plans, habités à peine, une population désertifiée se signalant par une vague présence, un écho lointain…, la nuit vient toutefois, une nuit fixe sans beaucoup d’imagination ou fantasmagories, je roule je souhaite rouler comme un enfant dirait « roulons pour toujours », roulant pour échapper à ce poids de saison alliant tristesse épaisse lourde et petite joie, il faut bien survivre au poids de saison…, cette mémé peut-être survit-elle, elle qui épluche des légumes pour le réveillon ou pour simplement le repas du soir qui serait un réveillon modeste aperçue par sa porte fenêtre dans le virage comme je vais en voir en demi-voir d’autres tout au long de la traversé…, répétitions scènes échos lointains, traversées ponctuées de haltes pour du pain, du café, un contact une parole et rouler encore jusqu’à ce que le basculement ait lieu, qu’un matin un peu tardif survienne…, ceci dit il ne faut pas me confier un clavier ou un stylo dans un moment pareil car la crainte dont on m’a habitué à redouter les effets destructeurs, la crainte du moment du basculement induit une lettre, une lettre suit l’autre, il faut écrire, s’extraire, cet obligatoire billet de passage…, j’ai donc fort peur tout en me berçant de quelques lumières dans le bleu sale qui tombe et envahit me berçant de ce désir de ne rien arrêter, que cela tourne si possible à vide jusqu’au matin qui sera un autre matin pris dans le temps revenu, revenu à son rythme normal coloré, sans fin
Contes du passage de l’An
Je me rend en fait chez des amis et stationner dans le brouillard, humer, poursuivre les vitrines chaudes de la fin de l’an, imaginer le pire comme me réveiller par exemple au matin, (l’errance la route la bougeotte la solitude, les grands thèmes qui me sont familiers) à demi gelé dans ma voiture sous un haut parleur de la petite ville de Balbigny qui diffuse en permanence sur la place déserte « pour les fêtes », du Rock infâme, il n’y a personne, tous les magasins sont fermés…, ne me pose aucun problème, je peux imaginer bien pire, encore de bien pire solutions, de bien pires et affreuses non solutions associées au désespoir de la fin de l’an, du basculement étrange et redouté, à ce que l’on en dit, à mes propres superstitions, mes craintes, à l’étreinte du temps, à ses sautes de rythme, à…, et de bien meilleures et plus calmes aussi : je peux par exemple rentrer chez moi ouvrir une bouteille de Marange, me faire cuire une andouillette ou un plat de tripes ou des rognons ou simplement une bonne soupe accompagnée de tartines d’Epoisse, attendre que ça mijote comme il faut un verre à la main en regardant par la fenêtre le temps qui décidément ne se décide pas pour la neige, « On dit la météo C. ! », déguster tout ça trop rapidement comme seuls les solitaires…, puis me glisser sous les couvertures le dos bien caler, visionner un Bella Tar, dormir desssus (plus ou moins il n’y a pas de miracle), y repenser en ouvrant les yeux le lendemain constatant que l’an a changé et que je peux enfin respirer normalement, je fais partie des survivants.
Ou m’enfoncer dans la forêt marchant dans une neige épaisse qui illumine la nuit, c’est bien pratique pour le regard et l’orientation, marchant jusqu’à épuisement ?…je ne suis pas assez suicidaire, romantique normalement désespéré pour imaginer une telle mort esthétique littéraire et romantique (bis), je rebrousse chemin suivant l’empreinte profonde de mes pas très visibles, j’aperçois alors une lueur chaude parmi ce qui se réduit à un bleu, à un noir, une cheminée fume, une fenêtre découpe le froid, je toque à la porte du chalet et réveillonne avec la mère Noël qui est sans âge et accessoirement avec le Père Noël aussi.
En chemin une fée entrouvre non seulement la porte de sa grotte en dehors du temps mais aussi son manteau.
Je passe le restant de la nuit dans un gymnase d’accueil d’urgence car la terre s’est d’abord ouverte coupant la route, puis une inondation grandiose suivie d’une glaciation subite, ensuite elle-même recouverte par deux mètres de neige fraîche, interdit soudain tout accès au but lointain, que tous ces automobilistes et moi-même nous étions fixé, empruntant l’autoroute vers l’Ouest. Je fais quelques connaissances, ça sent les corps qui ronflent les pieds qui se détendent, mais l’ambiance est chaleureuse comme après une catastrophe sans victimes, la nuit passe, mon portable n’a plus de batterie, il n’y a pas de réseau, pas de cabine téléphonique j’ai oublié mon répertoire dans la voiture…, au matin assez tard, précédé par un bruit de chasse-neige le maire nous apporte sa bénédiction et des papillotes, il est accompagné de sa fille qui me reconnait parmi la petite foule car en 2011 j’avais un petit début de célébrité ayant « fait » une lecture désastreuse à Clapouty sur Gnand à deux pas d’ici, je suis « passé » sur la chaine locale, nous déroulons le restant de la journée en devisant alors que « mes amis d’une nuit » tout en regagnant un à un leur voiture, rejoignent également leur statut antérieur d’étranger aux autres, la méfiance reprenant le dessus, le salut est là mais la distance s’installe, ...j’ai le temps…
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